Introduction à la parentalité positive

Qu’est-ce que la parentalité positive (ou discipline positive ou éducation positive)? D’où vient-elle? Et pourquoi serait-elle mieux qu’une parentalité classique (qu’il faudrait aussi d’ailleurs définir)? S’oppose-t-elle à un improbable type opposé de parentalité, une parentalité négative? Est-elle une panacée? Est-elle si simple qu’elle en à l’air? Si oui, pourquoi ne l’a-t-on pas inventé avant? Si non, comment expliquer son succès, ou en tout cas sa visibilité croissante?

En effet, une chose est sûr, ce style de parentalité est en train de devenir « à la mode ». Elle suscite clairement de la curiosité, et ce depuis relativement peu de temps (voir Google Trend ci-dessous).

Recherche Google pour « Parentalité positive » de 2004 à mi-2018

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Elle fait également l’objet de plus en plus de reportages, d’articles, de blogs, etc. Quelques exemples dans la presse:

Les origines

La « nébuleuse » parentalité positive est issue de nombreux courants: les pédagogies alternatives du début du XXème siècle (Montessori, Freinet); les recherches, parfois très anciennes (s’étalant sur tout le XXème siècle), en psychologie de la motivation, psychologie de l’apprentissage et psychologie du développement en général; des recherches renforcées et complétées récemment par les neurosciences affectives et sociales. Plus généralement, la parentalité positive tire aussi ses origines d’une autre nébuleuse, celle de la psychologie positive (étude scientifique du bien-être, des processus de résilience, des méthodes communication non-violente, etc.).

Ainsi, n’en déplaise à ses détracteurs (je reviendrai en détail sur ce point plus loin), la parentalité positive (ou éducation positive, éducation bienveillante, etc.) est ancrée dans une longue tradition de recherche, dont de nombreux éléments sont validés scientifiquement. Il ne s’agit pas d’une mode passagère mais bien d’une tendance de fond, même si elle peine encore à s’imposer. Il s’agit en fait d’idées qui ont plus d’un siècle, qui étaient révolutionnaires en leur temps (je pense ici en particulier à Maria Montessori) et qui sont encore difficiles à accepter aujourd’hui. Si elles reviennent malgré tout avec tant de forces et d’insistance c’est parce qu’on s’est rendu compte lors des dernières décennies que les intuitions de ces pionniers sont en fait soutenues par la science moderne. Il y a donc une véritable convergence entre diverses traditions (pédagogies alternatives, psychologie du développement, psychologie positive, neuroscience affective et sociale), une convergence qui laisse peu de place au doute concernant leur pertinence et leur validité.

Définition et grands principes

Tout ce que j’ai lu de sérieux au sujet de la parentalité positive (voir p. ex. cette liste de livre) reprend schématiquement les éléments de définitions suivants.

  • la parentalité positive est une « troisième voie » entre un style de parentalité autoritaire (excès de contrôle) et un style permissif (excès de laisser-faire);
  • c’est un style basé sur la coopération parent-enfant, un style où le parent renonce à dominer, à contrôler à l’aide de punitions et de récompense; le parent est plus envisagé comme un coach qui aide de l’enfant que comme un chef qui dirige;
  • c’est un style basé sur une bonne connaissance des besoins de l’enfant, des phases de développement, des limites et des potentialités propres à chaque âge;
  • c’est un style basé sur l’accueil et la gestion des émotions (celles du parents et celles de l’enfant) et sur des techniques communication non-violente;
  • c’est également un style qui accorde une place importante aux besoins du parents, à la nécessité de prendre du temps pour soi ainsi qu’à la mise en place de méthodes de régulation émotionnelle.

Énoncé comme cela, certains de ces principes semblent d’une banalité affligeante; leur inverse serait tout bonnement terrifiant. Il va de soi qu’il n’existe aucune école de « parentalité négative » qui prône l’absence totale de coopération, encourage la domination tyrannique du parent sur l’enfant, insiste sur le fait qu’il est mieux de tout ignorer du fonctionnement de l’enfant, qu’il faut éviter de prendre du temps pour soi et que le mieux c’est de nier les besoins et les émotions de tout le monde… C’est typiquement ce genre de caricature épaisse et peu inspirée qu’affectionne les détracteurs sans imagination de la parentalité positive. (Je vais y revenir encore et encore sur ces détracteurs sous-documentés, aux capacités de réflexion plus que limitées et aux procédés rhétoriques bon marché.)

Pour autant, il faut admettre que ces questions (coopération, connaissance des besoins de l’enfant, etc.) ne sont pas nécessairement au centre de toutes les préoccupations éducatives, ou en tout cas pas des méthodes « classiques » ou « traditionnelles », celles qu’on a tendance à appliquer sans réfléchir, « parce qu’on a toujours fait comme ça ». Une autre difficulté importante est que le diable se cache dans les détails, s’il l’on peut dire, ou plus exactement dans la mise en œuvre de ces principes. Il y a en effet souvent un fossé considérable entre l’éducation idéale que l’on souhaite pour son enfant et ce que l’on arrive à faire effectivement au quotidien. C’est pourquoi il est important de s’appuyer sur différents outils et différentes ressources, non seulement pour réussir à déterminer ce qui est bien pour l’enfant et les parents, mais aussi pour avoir des « trucs » permettant de surmonter les innombrables et inévitables difficultés du quotidien.

Il convient peut-être également de clarifier ce que la parentalité positive n’est pas. Tout d’abord, ce n’est pas une méthode miracle. Ce n’est pas une méthode qui permet de faire que l’enfant va se comporter comme un petit ange et se plier à toutes nos contraintes et exigences. Ce n’est pas non plus une voie qui est nécessairement plus facile que les autres, que ce soit celle de l’indéboulonnable système récompense+punition ou celle du laisser-faire. À court terme et dans un premier temps, c’est même une voie qui peut sembler très difficile pour le parent, car elle implique du travail sur soi ainsi qu’une remise en question de certaines « valeurs » ou « habitudes éducative ». Personnellement, bien que je soit profondément convaincu de la pertinence et de la justesse de toutes les méthodes et de tous les conseils que j’ai regroupé ici, je suis également passé par un nombre considérable de « pétage de plomb », de phases de doute et de sérieuse remise en question. Toutefois, à mon avis, ces difficultés ne doivent en aucun cas constituer un argument contre la parentalité positive ou bienveillante, car le fait est qu’avec une approche traditionnelle récompense+punition, les difficultés à long termes seront bien plus grande, même si à court terme cela semble fonctionner.

Caricature et détracteurs

Au-delà des convictions que j’ai acquises ces dernières années sur ce sujet, j’aimerai vraiment insister sur le fait que je ne suis pas « encore un de ces enthousiastes niaiseux », « encore un emmerdeur qui vient nous casser les pieds avec ces idées de parentalité positive complétement farfelues, naïves, inapplicables, infondées et néfastes ».  J’évoquais plus haut la psychologie positive. Moi qui ai longtemps été plutôt pessimiste dans l’âme (j’essaye aujourd’hui de me soigner…), je n’ai longtemps nourri que du mépris pour cette discipline, que je trouvais alors niaise au possible. « Tout est super », « On est heureux », « Il faut voir le bon côté des choses », « Youpi, soyons joyeux et tout ira mieux! » etc. J’imaginai que des gens répétaient cela à longueur de journée; j’étais dégouté rien que d’y penser. J’ai fini par être bien étonné quand j’ai commencé à m’intéresser à la méditation, et que, par ce chemin détourné, je me suis retrouvé à lire des livres de psychologie positive (une connexion qui s’est faite notamment à l’aide de l’œuvre de Christophe André). J’ai réalisé que je m’étais fait de cette discipline une idée pré-conçue totalement fausse.

Dans la même veine, si j’avais eu vent du terme de parentalité positive il y a quelques années, il est certain que ma réaction aurait été la même: je l’aurais méprisé et aurais pris un malin plaisir à m’en moquer. Avant d’avoir des enfants, je pensais qu’une petite claque de temps en temps ne faisais pas de mal et que je pourrais aisément faire cesser toutes sortes de comportements dérangeants chez mes enfants en leur faisant les gros yeux ou en sortant ma grosse voix, voire en gueulant purement et simplement. (Oui, je reviens de relativement loin…) Tout cela pour dire que si la parentalité positive vous exaspère, je vous comprends! Et une chose est sûre, vous n’êtes pas seul! En effet, en parallèle de l’enthousiasme grandissant des uns, on trouve aussi un nombre croissant d’opinions qui rejette ou critique âprement toute cette histoire de parentalité positive, d’éducation positive (la bienveillance soit disant « à tout prix ») et de neuroscience affective. Dans certains cas c’est tragique, car bon nombre de personne jettent purement et simplement le bébé avec l’eau du bain. J’aimerai donc ici aborder de front ces questions et déjà battre en brèche bon nombre de critique invalides de la parentalité positive.

Par exemple, quand je lis des choses telles que « les neurosciences […] n’ont aucune valeur scientifique » (Stéphane Clerget, dans l’article du Temps mentionné plus haut) je suis tellement déconcerté et furieux, que je ne sais pas par quel bout commencer.  Évidemment qu’il faut avoir un regard critique sur ces études, mais de là à dire que cela n’a aucune valeur scientifique, c’est tout bonnement inacceptable. C’est une ineptie pure et simple; ce genre d’opinion peu éclairée est particulièrement trompeuse et vicieuse, car elle vient de quelqu’un qui, a priori, est compétent. C’est même, à mon avis, dangereusement irresponsable. Les avancées en neuroscience (et en science en générale) ont permis de comprendre bien des choses et de résoudre un nombre considérable de problème, de soigner des maladies, de réussir des opérations de chirurgie de haute-voltige, etc. Alors dire « les neurosciences […] n’ont aucune valeur scientifique »!… Par pitié, retournez à l’université ou alors arrêter de vous exprimer sur ces sujets.

Bref, je sens que je m’emporte… Ceci dit, ça ne fait que commencer. Vous trouverez ci-dessous une petite compilation de nombreuses critiques de ce genre. Elles sont tout à fait représentatives de cette mouvance et dans la plupart des cas elles sont réfutables très facilement, comme je vais me faire un plaisir de vous le démontrer. Et franchement, certaines d’entre elles sont si grossières que je suis vraiment estomaqué de voir que certains professionnels de l’enfance peuvent avoir, apparemment, un tel niveau d’incompétence ou de mauvaise foi (ou les deux). Vous l’aurez sans doute compris, il va falloir ici rassembler toute votre attention et tout votre sens critique, car manifestement, on ne peut pas toujours s’en remettre à ce qu’on appelle parfois l’argument d’autorité qui consiste à croire un argument simplement parce qu’il est énoncé par quelqu’un qui est a priori compétent.

Certains d’entre vous se diront peut-être que je ne manque pas de souffle d’oser remettre en question des professionnel de l’éducation alors que je n’en suis pas un moi-même. À ma décharge, au-delà du fait qu’en effet, je ne suis pas du genre timide quand il s’agit de se lancer dans des débats d’idées,  je rappellerai juste à ceux que cela rassurait que je suis titulaire d’un doctorat en psychologie et que je travaille dans le milieu de la recherche scientifique depuis plus de 10 ans. J’estime donc avoir une certaine légitimité dans ce débat. Mais comme je l’ai dit il y a un instant, ne vous laissez pas impressionner par les arguments d’autorités: examinez plutôt attentivement ces débats d’idées par vous-même et faites vous votre propre opinion.

Allez, c’est parti, en route pour le grand tour des arguments boiteux!

« La responsabilisation des enfants les privent de leur insouciance »; (…) « Il semblerait que les enfants élevés de cette manière aient davantage de risques d’être harcelés à l’école » (…) « Faire croire aux parents qu’ils pourraient éduquer sans conflit et devraient surtout réussir à faire abstraction d’eux-mêmes, à tout supporter, à n’avoir jamais un mot plus haut que l’autre et à rester zen en toutes circonstances est une absurdité. Une absurdité culpabilisante et dangereuse pour leurs enfants »  (Dans 20 minutes)

Non, la responsabilisation des enfants, si elle est faite avec intelligence, c’est-à-dire si on leur donne des responsabilité qui sont adéquates pour leur âge, ne les privent pas de leur insouciance. Évidemment que c’est néfaste et exagéré de demander à un enfant de 3 ans de débarrasser seul la table tous les soirs. Par contre, lui demander progressivement de donner un petit coup de main (même tout à fait symbolique) ou, dans un autre registre, le laisser autant que possible choisir ses vêtement (à partir d’un sous-ensemble sélectionné par les parents) et s’habiller seul est très bénéfique. À l’inverse, c’est le traiter comme un gros bébé et ne lui laisser aucune autonomie dans ce domaine qui est néfaste. Pour s’en convaincre, il suffit de voir à quel point les enfants veulent à tout prix faire tout seul ce genre de chose; il en ont profondément envie et même besoin pour leur développement. Les problème surviennent quand on les en empêche, pas quand on leur en laisse la possibilité. Alors au lieu des petites phrases à l’emporte-pièce sur la responsabilisation des enfants et leur insouciance perdu, par pitié, précisons de quoi on parle. Responsabiliser un enfant n’est en aucun cas systématiquement synonyme de privation d’insouciance.

 

Les mères « au bout du roul' »

 

Dans une perspective critique à ce que je viens de faire ici, voir aussi

 

« Femina. Alors là je vais avoir de la peine à rester poli. Vous en avez « marre de la bienveillance », « de l’amour comme solution à tous les problèmes » et « de la vision Bisounours »? Venez me lire, vous ne serrez pas déçu.

les critiques fondées et les limites réelles de cette prétendue panacée potentielle.

 

Malgré tout, la parentalité positive continue d’agace.

On se demande bien comment l’on peut éduquer sans avoir un contrôle sur l’enfant; on se demande bien comment obtenir ce contrôle autrement que par la menace et la punition. On se dit que tout cela semble bien peu crédible; on se voit déjà dans le rôle cauchemardesque du parent permissif qui a engendré un enfant roi proprement insupportable. On imagine qu’il faut tout le temps rester calme (ce qui est proprement impossible pour le commun des mortels), qu’il va falloir nier tous ces besoins, qu’il va falloir sans cesse faire toutes sortes de compromis et de sacrifices, etc. etc. Voici quelques exemples de ce genre d’article:

 

C’est clair que les questions d’éducation, peut-être encore plus que les questions politiques, ce sont les questions qui fâchent. Ne parlez surtout pas de ça aux dîner de Noël, sauf si vous voulez vous engueuler avec les 3/4 de votre famille… Le potentiel d’irritation et de culpabilisation que cette notion porte en elle, ainsi que les caricatures, les idées fausses et pré-conçues à son encontre sont tout simplement infinies.

Disons le tout net: la vraie éducation positive (ou en tout cas celle que je défends ici) met aussi l’accent sur l’affirmation de soi de l’enfant, sur les faiblesses intrinsèques des parentes, sur la gestion (et pas la répression) de la colère, aussi bien chez le parent que chez l’enfant.

Ce n’est pas une course au parent modèle, c’est une approche qui permet à tout le monde (parents et enfants) de mieux se comprendre et de mieux vivre ensemble.

 

 

Une dernière question: pourquoi a-t-on besoin de tous ces conseils et toutes ces théories? Pourquoi ne peut-on pas simplement suivre sont instinct?